Sommaire (7 sections)
Qu’est-ce qu’une détermination d’objectif en hypnothérapie ?
La détermination d’objectif est le travail conjoint, en début d’accompagnement, par lequel le consultant et le praticien clarifient ce que la personne vient réellement chercher - ce qu’elle veut voir transformé, dans quel contexte, et à quoi elle reconnaîtra que cela a effectivement changé. Ce n’est ni un questionnaire administratif, ni une formulation imposée par le praticien : c’est une co-construction qui engage déjà le travail thérapeutique.
Cette étape porte plusieurs noms selon les écoles - anamnèse, première consultation, exploration de la demande, contractualisation. En hypnothérapie selon la Méthode Genèse®, on parle de détermination d’objectif, terme choisi pour pointer précisément ce qui est cherché : non pas un récit raconté, mais une direction posée. La différence n’est pas seulement lexicale. Quand on appelle cette étape « anamnèse », on suggère qu’il s’agit de recueillir des informations sur le passé du consultant pour comprendre son problème. Quand on l’appelle détermination d’objectif, on affirme que l’enjeu est de construire ensemble une direction pour le travail à venir.
Trois éléments la constituent.
- La demande de la personne - ce qu’elle vient chercher, formulé au plus près de son vocabulaire propre.
- Le contexte - où, quand, avec qui le symptôme se manifeste, parce qu’un symptôme ne flotte jamais hors-sol.
- L’évidence - à quoi la personne reconnaîtra que cela a changé, parce que sans repère d’évidence, il n’y a pas de fin de travail possible.
La qualité de cette étape conditionne tout le reste de l’accompagnement. Un objectif bien posé donne au praticien la précision nécessaire pour orienter son travail et au consultant la clarté nécessaire pour reconnaître son propre changement. Un objectif mal posé condamne les séances qui suivent à tourner autour de quelque chose qui n’a jamais été véritablement nommé.
Pourquoi cette étape est-elle déjà un acte thérapeutique, et non un préliminaire ?
Parce que clarifier ce qu’on veut transformer mobilise déjà des parts inconscientes, met en mouvement les constructions intérieures, et oblige la personne à formuler ce qui restait jusque-là implicite ou flou. Une détermination d’objectif menée avec soin produit déjà du changement - avant même la première induction hypnotique.
La représentation d’une première séance comme étape administrative est héritée d’un modèle médical, où le praticien recueille des informations pour ensuite prescrire un traitement. En hypnothérapie, ce modèle ne s’applique pas. Dès qu’on commence à explorer le symptôme et le bénéfice cherché, plusieurs choses se mettent en mouvement, simultanément, sans qu’aucun rituel formel n’ait été engagé.
La personne entre en contact avec des contenus intérieurs qu’elle ne formule habituellement pas. Sa propre construction du problème, jusque-là implicite, devient explicite - et l’explicite, par sa nature même, est déjà partiellement transformable. Certaines parts inconscientes commencent à se manifester, parfois discrètement, parfois plus nettement - une émotion qui monte, une tension corporelle qui se révèle, un souvenir qui s’invite. Des prises de conscience se produisent par le simple effet de la formulation, comme si dire les choses à voix haute, en présence d’un témoin attentif, suffisait à les éclairer autrement.
Cette étape est donc, à proprement parler, le premier moment thérapeutique du parcours, et non un préliminaire au véritable travail. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle ne peut être bâclée ni déléguée à un formulaire pré-rempli : ce qui se joue dans la qualité du dialogue initial engage déjà la qualité de tout ce qui suivra. Le praticien attentif sait reconnaître les micro-changements qui se produisent à cette étape, les ratifier, les valoriser - et les utiliser comme matière première pour la séance qui va s’engager.
Qu’est-ce qui caractérise un objectif bien formulé ?
Cinq critères, qu’on peut retenir avec l’acronyme SUPER : un objectif bien formulé est Spécifique, Uniquement pour la personne, Positif, Écologique, Réalisable. Quand l’un de ces cinq critères manque, la séance qui suit perd en précision ou en efficacité - parfois sans qu’on s’en rende compte avant que le travail ne s’enlise.
- Spécifique. Un objectif vague comme « je voudrais avoir confiance en moi » ne donne pas de prise au travail. Confiance dans quel contexte ? Face à qui ? Quand exactement ? Le travail consiste à passer du général au particulier, à descendre dans la situation concrète où le symptôme se manifeste. Un objectif spécifique nomme un contexte, un déclencheur, une situation reconnaissable - pas une qualité abstraite.
- Uniquement pour la personne. L’objectif doit concerner ce que la personne peut elle-même transformer dans sa propre expérience. Vouloir que son conjoint change, que son patron soit moins exigeant - ce sont des souhaits légitimes, mais pas des objectifs thérapeutiques opérants. Reformuler en « comment je veux moi vivre cette relation » ramène le travail dans le champ du possible. C’est aussi une posture éthique : on ne peut pas travailler à transformer quelqu’un qui n’est pas dans le cabinet.
- Positif. Aller vers quelque chose, non s’éloigner de quelque chose. « Ne plus avoir peur de parler en public » oriente l’attention vers la peur ; « me sentir disponible et présent quand je prends la parole » oriente vers ce qui peut se construire. Ce n’est pas un détail rhétorique : le cerveau prédictif mobilise les configurations vers lesquelles on tourne son attention, et formuler en négatif active précisément ce qu’on voudrait éviter.
- Écologique. L’objectif doit être compatible avec le reste de la vie de la personne et avec ses autres parts inconscientes. « Je ne veux plus jamais être en colère » est écologiquement bancal : la colère protège des limites essentielles, et la supprimer entièrement créerait un déséquilibre. Le travail thérapeutique ne consiste pas à amputer, mais à transformer.
- Réalisable. L’objectif doit être atteignable par la personne, dans le cadre de ce qu’une thérapie peut produire. Ce n’est pas une question d’ambition basse, mais de pertinence du contrat thérapeutique. Promettre l’impossible, c’est garantir l’échec. Un objectif réalisable est ambitieux mais juste - il vise haut sans promettre la lune.
Et au-delà des cinq critères : la valeur
Un objectif peut être parfaitement SUPER et pourtant rester inerte. Il lui manque alors le carburant. Ce carburant, c’est la valeur profonde que l’objectif vient servir, ce qui fait que sa réalisation compte vraiment pour la personne.
En quoi est-ce important pour vous ?
Posée dès le début de l’exploration et reposée à mesure que l’objectif s’affine, cette question révèle la dimension profonde qui anime la demande. Un objectif SUPER bien formulé est un objectif correctement construit ; un objectif SUPER relié à une valeur forte est un objectif qui mobilise. Sans cette connexion, le travail thérapeutique peut se dérouler techniquement mais manquer de l’énergie nécessaire pour porter la transformation jusqu’au bout.
Quelles sont les questions stratégiques qui structurent cette exploration ?
La détermination d’objectif progresse en explorant deux états successifs - l’état présent (le symptôme et la part qui le produit) puis l’état désiré (le bénéfice cherché) - au moyen d’un questionnement ouvert, formulé au présent, qui invite la personne à descendre dans son expérience plutôt qu’à la raconter à distance.
Le socle : le questionnement ouvert
Une question fermée appelle une réponse fermée - « avez-vous confiance en vous ? » obtient un oui ou un non. Une question ouverte invite la personne à se déployer - « qu’est-ce que la confiance signifie pour vous ? » ouvre un champ. Les sept mots-clés du questionnement ouvert sont les sept questions classiques : qui, quoi, où, quand, comment, combien, en quoi. Le « en quoi » remplace ici le « pourquoi » de la liste habituelle - parce que « pourquoi » invite trop vite à la rationalisation et à la justification, là où « en quoi » invite à la qualité de l’expérience. « Pourquoi avez-vous peur ? » oriente vers une explication ; « en quoi cette situation vous met-elle en difficulté ? » oriente vers le vécu.
Le présent, toujours
Un détail change tout dans la manière dont les questions sont formulées : le temps. Demander « qu’avez-vous ressenti la dernière fois ? » place la personne à distance de son expérience, en position de narrateur. Demander « que ressentez-vous ? », après avoir aidé la personne à se replacer dans la situation, la replace dans l’expérience même. Le passé invite à raconter ; le présent invite à revivre. C’est cette bascule, discrète mais décisive, qui ouvre la possibilité d’un travail réellement transformatif - et c’est aussi par elle que se crée naturellement l’état modifié de conscience dont nous reparlerons plus loin.
Concrètement, le praticien aide d’abord la personne à se replacer dans le moment évoqué - la situation précise, le lieu, les conditions, l’instant - puis pose ses questions au présent. Que ressentez-vous, là, maintenant ? Que vous dites-vous ? Qu’est-ce qui se passe dans votre corps ? L’expérience n’est plus racontée - elle est revisitée.
La valeur, fil rouge de l’exploration
À côté du questionnement par les sept mots et de la formulation au présent, une troisième dimension structure l’exploration de bout en bout : celle de la valeur. La question « en quoi est-ce important pour vous ? » se pose dès le début, en parallèle de la formulation initiale de la demande, parce qu’elle empêche d’engager un travail sur un objectif inerte. Elle se repose à mesure que l’objectif s’affine, parce qu’à chaque nouvelle couche, la valeur peut elle-même s’approfondir. Une personne qui dit vouloir retrouver confiance pour parler en public peut, à cette question, répondre d’abord par les enjeux professionnels concrets - puis, en creusant, faire émerger le besoin profond d’être entendue, ou de transmettre ce qui lui tient à cœur. Sans valeur reliée, pas de carburant pour le changement.
Premier mouvement : explorer l’état présent
On commence par cartographier le symptôme, dans ses quatre dimensions possibles - physiologique (sensations, tensions, fatigue), psychologique (pensées, croyances, ruminations), comportementale (évitements, blocages, réactions) et émotionnelle (peur, honte, tristesse, colère). Une demande qui arrive vague - « je n’ai pas confiance en moi » - est précisément l’invitation à commencer ce travail. Dans quels moments précisément cette absence de confiance se manifeste ? Qu’est-ce qui, pour vous, indique qu’elle est là ? Que ressentez-vous dans votre corps quand elle est là ? Que se passe-t-il dans votre tête ? Comment cela se traduit-il dans ce que vous faites ou ne faites pas ?
Ces questions ne sont pas seulement informatives. Elles invitent la personne à descendre dans son expérience, à remettre du concret dans le vague, à entrer en contact avec des contenus qu’elle ne formule habituellement pas. C’est ici, dans ce mouvement, que l’état modifié de conscience commence souvent à se créer naturellement - porte d’entrée que l’hypnose conversationnelle apprend à reconnaître et à approfondir.
La séquence du « juste avant »
Une zone d’exploration mérite une attention particulière : ce qui se passe juste avant que le symptôme ne se manifeste. C’est là, dans les quelques secondes ou les quelques minutes qui précèdent, que les informations les plus précieuses se trouvent souvent. Après avoir aidé la personne à se replacer dans la situation, juste avant le déclenchement, le praticien pose ses questions au présent. Que vous dites-vous, là ? Que ressentez-vous dans votre corps ? Quelles images vous viennent ? Y a-t-il un déclencheur - un mot, un regard, un silence, une pensée intérieure ? Cette séquence du juste avant échappe souvent à l’attention de la personne elle-même. La ralentir, la décomposer, en faire l’inventaire - c’est l’un des gestes les plus féconds de toute la détermination d’objectif. C’est là que la part à l’œuvre laisse ses traces les plus reconnaissables.
Faire émerger la part à l’œuvre
L’exploration de l’état présent ne reste pas en surface. Les réponses obtenues - un moment précis, une croyance, une sensation, un souvenir associé - donnent progressivement matière à reconnaître quelle part inconsciente est en jeu dans le symptôme. Une personne qui parle de son manque de confiance peut, au fil des questions, faire émerger une part qui a entendu pendant toute son enfance qu’elle « n’arriverait à rien » - la croyance limitante est alors ancienne et inscrite tôt. Ou bien une part qui, après un échec mal vécu, cherche désormais à protéger la personne de tout nouveau risque, en lui faisant croire qu’elle est incapable - ainsi elle n’ose pas, ainsi l’échec est évité, ainsi la part remplit sa fonction protectrice à un coût élevé.
Dans les deux cas, ce ne sont pas les mêmes parts, et ce ne sont pas les mêmes besoins cachés. L’écoute attentive permet de les distinguer. Cette reconnaissance n’est pas une étiquette qu’on pose - c’est un dialogue qui s’amorce avec une voix intérieure qui jusque-là parlait sans être entendue.
Deuxième mouvement : explorer l’état désiré
Une fois l’état présent suffisamment cartographié, on bascule vers le bénéfice cherché. Mais cette exploration se déploie sur deux niveaux distincts, qu’il est précieux de ne pas confondre.
Le premier niveau est l’horizon thérapeutique - ce que la personne veut, à terme, voir changer dans sa vie. Que voulez-vous vivre à la place ? Dans quelles situations exactement ? À quoi reconnaîtrez-vous que cela a changé ? Comment cela se manifestera-t-il dans votre corps, dans votre tête, dans ce que vous ferez ? Comment vos proches verront-ils que quelque chose s’est transformé ? Ce niveau dessine la direction du travail.
Le second niveau est l’objectif de la séance qui va s’engager maintenant - le premier pas, précis et réalisable, vers cet horizon. Et c’est ici que la posture Méthode Genèse® devient particulièrement importante : il vaut mieux un petit pas effectivement franchi dans cette séance qu’un grand écart visé, impossible à tenir, et qui laisserait la personne au seuil du découragement.
Concrètement, cet objectif de séance prend souvent la forme d’un soin précis adressé à la part qui a émergé dans l’exploration de l’état présent. Aller rencontrer cette part, accueillir l’émotion qu’elle porte, comprendre son besoin caché, lui apporter les ressources qui lui manquent, l’aider à transformer la manière dont elle se manifeste à travers le symptôme. Ce n’est pas l’horizon complet - c’est un acte ciblé, qui ouvre la voie. La personne ne ressort pas de la séance avec « la confiance en elle » au sens plénier qu’elle imaginait peut-être au début ; elle ressort avec une part apaisée, écoutée, transformée - et c’est ce changement-là, modeste et précis, qui rendra peu à peu accessible l’horizon visé.
Cette distinction entre horizon et premier pas n’est pas un artifice de méthode. Elle protège la personne de la pression d’avoir à « tout changer » en une séance, elle protège le praticien d’une promesse impossible à tenir, et elle aligne le travail thérapeutique sur la manière dont les transformations profondes se produisent réellement - par soins successifs, dans le respect du rythme propre de la personne.
De l’exploration à la séance
Au terme de ce double mouvement, le praticien dispose de tout ce qu’il lui faut : un horizon SUPER, un objectif de séance précis qui en constitue le premier pas, une lecture claire de la part concernée, une compréhension de son besoin caché, et un état modifié de conscience souvent déjà installé. Le travail sous hypnose peut commencer - non plus comme une étape annoncée et solennelle, mais comme la continuité naturelle de la conversation qui vient d’avoir lieu.
L’adulte qui sort de la séance pourra alors visualiser que, dans les situations où cette part se manifestait, c’est désormais autre chose qui peut être ressenti. C’est précisément ce qui rend la transformation durable. Quand le cerveau prédit une expérience - par exemple, l’humiliation imminente - et qu’il en vit soudain une autre dans la même situation, l’écart entre la prédiction et le vécu déclenche ce que les neurosciences appellent une erreur de prédiction. Cette erreur enclenche à son tour un mécanisme cellulaire de réécriture appelé reconsolidation mémorielle : l’apprentissage émotionnel ancien est mis à jour, et la part concernée peut désormais se manifester autrement.
Quels sont les pièges les plus fréquents d’une détermination d’objectif mal conduite ?
Au-delà des défauts de formulation déjà vus - objectif imposé, formulé en négatif, écologiquement bancal, ou déconnecté de toute valeur forte - cinq pièges plus subtils guettent le praticien dans la conduite même de l’exploration. Ils ne tiennent ni aux critères, ni aux questions posées, mais à la posture intérieure d’où le praticien les pose. Et c’est précisément parce qu’ils sont posturaux qu’ils sont les plus tenaces.
Premier piège : se laisser hypnotiser par le sujet
C’est sans doute le plus fréquent. Le consultant raconte son histoire - un conflit familial, une situation professionnelle compliquée - et le praticien, par intérêt humain légitime, se laisse embarquer dans les détails factuels. La curiosité naturelle prend le pas sur la curiosité thérapeutique, et l’exploration se transforme peu à peu en récit anecdotique. Le risque est double : on perd un temps précieux, et surtout on passe à côté de ce qui compte vraiment.
Car ce qui importe en détermination d’objectif, ce ne sont pas les faits - c’est la construction interne que la personne en a faite, la perception qu’elle a élaborée à partir d’eux. Deux personnes vivant des faits comparables construisent des perceptions radicalement différentes ; c’est la perception qui produit le symptôme, jamais le fait nu. Reconnaître ce piège, c’est apprendre à laisser passer les détails factuels comme un décor et à ramener l’attention vers ce que la personne ressent, pense, prédit, croit dans la situation évoquée.
Deuxième piège : la projection
À ce piège répond un piège jumeau, plus subtil et plus dangereux : se laisser embarquer non plus par le sujet, mais par sa propre relation au sujet. Donner son avis, formuler un conseil, suggérer une lecture personnelle - y compris quand cela prend la forme apparemment professionnelle d’une « reformulation » qui en réalité dirige. La projection prend plusieurs formes.
D’abord, l’accord avec le fonctionnement problématique : si on est intérieurement d’accord avec le fonctionnement même qui produit le symptôme, comment va-t-on aider la personne à s’en émanciper ? L’accord, dans ce cas, conforte la part qui fait souffrir. L’inverse n’est pas meilleur : le désaccord et le jugement, même non verbalisés, transparaissent dans le ton, dans les silences, dans les questions qui suivent. Plus subtil encore, l’expérience similaire vécue et résolue : le praticien qui a traversé une difficulté proche et s’en est libéré se met à penser « moi, j’ai trouvé la solution, je sais comment elle doit faire ». Or même si c’était la même solution, la personne a besoin de la trouver par elle-même pour qu’elle ait de la force. Enfin, le miroir actif : la problématique de la personne résonne en nous au moment présent, parce qu’elle touche une difficulté que nous n’avons pas encore traversée - et l’accompagnement devient extrêmement difficile.
Le signal interne à reconnaître : une émotion qui monte au-delà de l’empathie professionnelle, un souvenir personnel qui s’impose pendant l’écoute. Quand ces signaux apparaissent de manière répétée, le geste juste est d’aller soi-même consulter un thérapeute pour travailler ce qui a été touché. C’est une exigence éthique, pas une faiblesse. Face à la projection, dans toutes ses formes : reconnaître intérieurement que ce qui monte est de l’ordre de la projection, et le laisser passer sans en faire un acte. Le praticien n’a pas à avoir d’avis sur la solution ; il a à accompagner la personne à trouver la sienne.
Troisième piège : ne pas oser poser de questions par crainte d’être intrusif
Beaucoup de praticiens en formation portent une réticence légitime à « entrer dans l’intimité » du consultant. Mais cette réticence, quand elle n’est pas examinée, finit par appauvrir le travail : le praticien tourne autour de ce qui compte, recueille des informations de surface, et la personne repart frustrée d’une exploration qui n’a pas été à la rencontre de ce qu’elle venait pourtant déposer.
La distinction qui désamorce cette difficulté est précieuse. La curiosité personnelle porte sur les détails factuels de la vie privée - qui a dit quoi, comment se sont déroulés tels événements. Celle-là est intrusive : elle réclame des informations qui n’éclairent pas le travail. La curiosité du praticien porte sur le fonctionnement interne de la personne - comment elle perçoit, ce qu’elle ressent dans son corps, ce qu’une part en elle craint ou désire. Celle-là est intime, mais pas intrusive : elle est introspective par nature et invite la personne à se rencontrer elle-même. C’est exactement ce qu’elle vient chercher.
Quatrième piège : poser des questions fermées
Les questions fermées - celles qui appellent oui, non, ou un mot - enferment. « Avez-vous peur ? » donne au mieux un oui qui n’éclaire rien ; « que ressentez-vous, là ? » ouvre un champ. Il existe une seule exception légitime : les questions stratégiques de reformulation ou de ratification. « Quand vous dites que vous ne vous sentez pas à votre place, c’est bien la sensation de ne pas être légitime, c’est cela ? » est une question fermée délibérée - elle vise à conforter un résultat, à ancrer une formulation que la personne vient de produire. En dehors de cet usage stratégique, la question fermée appauvrit systématiquement l’exploration. Le réflexe à cultiver : à chaque fois qu’une question fermée se forme dans l’esprit du praticien, la reformuler en ouverte avant de la poser.
Cinquième piège : se concentrer sur soi
C’est peut-être le plus difficile à reconnaître, parce qu’il opère silencieusement. Le praticien en plein entretien se met à penser : « quelle question dois-je poser maintenant ? Quelle technique utiliser ? Est-ce que je m’y prends bien ? Là je suis perdu. » Toutes ces pensées, en apparence professionnelles ou autocritiques, ont en réalité un point commun : elles sont centrées sur soi. Et chaque seconde passée centrée sur soi est une seconde où l’on n’est plus centré sur l’autre.
La règle pratique est simple à énoncer, plus exigeante à tenir : être constamment, intégralement, centré sur la personne en face de soi. Quand le doute monte, le geste de recentrage n’est pas de chercher la bonne technique - c’est de revenir à l’autre. Que vit-il, là, en ce moment ? Que vient-il de dire ? Que montre son visage ? La réponse à ces trois questions contient déjà la question à poser ensuite à voix haute. Le praticien centré sur l’autre n’est presque jamais perdu - parce que le chemin lui est constamment indiqué par la personne qu’il accompagne. C’est précisément cette posture - sortie de soi, donnée à l’autre - que la formation Méthode Genèse® cherche à transmettre.
En quoi la détermination d’objectif selon la Méthode Genèse® diffère-t-elle d’autres approches ?
Par deux choix qui se conjuguent. D’abord, une posture constructiviste explicite : un objectif bien formulé n’est pas un cap fixe défini en début de parcours mais une construction qui peut, et doit, évoluer au fil du travail - parce que la personne change en explorant ce qu’elle veut, et parce que les parts en jeu se précisent en se rencontrant. L’objectif est moins un point d’arrivée qu’une direction tenue, attentivement révisable.
Ce premier choix en commande un second, qui transforme la nature même de cette phase de travail. Parce que l’objectif est exploré et non fixé, parce que la personne est invitée à descendre dans son expérience, parce que les questions qu’on lui pose orientent son attention vers des contenus intérieurs précis - un état modifié de conscience se crée naturellement dans cette phase. Pas une transe formelle, induite par une procédure dédiée, mais une focalisation intérieure progressive qui s’installe d’elle-même.
C’est cet état que la Méthode Genèse®, dans la lignée de l’hypnose conversationnelle qu’elle intègre comme l’une de ses sources, apprend à reconnaître, à saisir et à approfondir. Le praticien certifié n’attend pas la fin de la détermination d’objectif pour annoncer « maintenant je vais vous induire en transe ». Il accompagne le mouvement naturel déjà amorcé, ratifie ce qui se présente, et peut commencer à conduire le changement sans rupture, sans induction formelle.
Pour le consultant, cela change profondément l’expérience. Le travail thérapeutique a l’allure d’une conversation - comme en psychothérapie classique - mais conduite avec les outils de l’hypnose : plus humaine, moins technique en apparence. La dimension rituélique du travail, centrale à la Méthode Genèse®, n’a pas disparu pour autant : elle est tissée dans la conversation, dans le rythme de la voix, dans la qualité du silence, dans la précision des questions. Le rituel n’est plus affiché ; il est intégré. Et c’est précisément cela qui rend le travail à la fois plus discret et plus puissant - et l’une des raisons pour lesquelles il peut commencer véritablement dès la première séance, sans préliminaire artificiel.
Qu’est-ce que cela change concrètement pour le consultant ?
Trois choses essentielles. Que la première séance n’est pas une formalité d’accueil, mais déjà un temps de transformation. Que ce que la personne formule en début de parcours peut, légitimement, évoluer en cours de route - et que cette évolution n’est pas un signe d’échec mais d’approfondissement. Que la qualité du travail repose sur la qualité du dialogue initial, et que prendre le temps de bien formuler ce qu’on veut transformer est, paradoxalement, l’un des plus grands gains d’efficacité que l’on puisse offrir à une thérapie.
Pour le consultant qui consulte pour la première fois, cela invite à une attente juste. Il n’y a pas à arriver avec un objectif déjà formulé, ni à avoir « tout compris » de soi-même avant la séance. La détermination d’objectif est précisément ce qui permet, ensemble, de poser ce qui n’était pas encore formulé. Venir avec sa demande, telle qu’elle se présente - fût-elle vague, contradictoire, hésitante - est suffisant. Le travail de formulation se fait à deux.
Pour le consultant qui hésite à entreprendre un travail, comprendre cette étape peut lever un frein important : la peur de « devoir tout dire » ou de « devoir savoir ce qu’on veut ». Ni l’un ni l’autre ne sont des prérequis. Ce qui compte, c’est la disponibilité à explorer, et la confiance accordée au cadre dans lequel cette exploration peut se faire.
Pour les praticiens en formation comme pour les curieux qui se projettent comme futurs praticiens, cet article propose une chose précise : la détermination d’objectif n’est pas une compétence technique parmi d’autres. C’est la posture fondamentale dont découlent toutes les autres. Un praticien qui maîtrise vraiment cette étape n’a presque plus rien à craindre du reste du travail. C’est aussi pour cela que la Méthode Genèse® y consacre, en formation, l’attention qu’elle mérite - dans le Module 1, « Tisser », qui pose les fondations de la conversation thérapeutique avant tout autre apprentissage.
Une dernière chose, en forme d’honnêteté envers le lecteur. Cet article n’est qu’une légère esquisse de ce qu’est, en réalité, l’art de la détermination d’objectif. Le sujet mérite un livre entier. En attendant, la détermination d’objectif est approfondie sur de nombreux aspects théoriques et pratiques au Module 1, « Tisser », et reste centrale dans l’ensemble du cursus Méthode Genèse® - parce qu’elle est, encore une fois, la porte d’entrée de tout le reste.